1. Ténèbres

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Une profonde obscurité et une pestilence insoutenable accueillent mon retour à la réalité. Ces relents de chair en décomposition me provoquent un haut-le-cœur. Je n’ai que trop bien connu ce doucereux parfum lors des sombres années de peste qui ont frappé le pays il y a bientôt dix saisons. On ne s’y habitue pas facilement mais on finit par ne plus l’oublier.

L’atmosphère est si insoutenable qu’elle me donne l’impression de m’être assoupi dans une fosse commune. Cela n’est pourtant pas mon genre.

Dur réveil.

L’intérieur de mon crâne semble accueillir une véritable armada de forgerons en plein travail. Sous ces nombreux coups de marteau, j’ai la sensation que mon cerveau va exploser.

J’ai tous les symptômes de la gueule de bois, pourtant je n’ai pas souvenir d’avoir séjourné dernièrement dans une taverne. D’ailleurs, je n’ai tout simplement pas de moindre souvenir récent. Je constate que mes douleurs ne se limitent pas qu’au martèlement et au brouillard à l’intérieur de ma tête.

Alors que je tente de m’asseoir en prenant appui sur mon coude, je grimace et étouffe un hurlement. C’est tout mon corps qui irradie de douleur. Ne supportant plus la souffrance, je me laisse retomber sur le sol mou et tente par quelques palpations maladroites de déterminer l’étendue des dégâts.

Vêtements déchirés, écorchures, plaies plus ou moins profondes, sensations poisseuses qui n’augurent rien de bon. Je suis salement amoché. Sans doute tombé sur plus fort que moi. Mais qui? Et où ? Et quand, bon sang ?

Je tremble. J’aimerais me rassurer et me dire que c’est le froid, mais l’air moite et lourd contrarie mon analyse.

Alors, je hurle.

Tout du moins, j’essaie, malgré ma bouche pâteuse. Je me rends compte que je meurs de soif, mais la nausée me ferait à coup sûr rendre tout ce que j’essaierai d’avaler. De toute façon, je n’ai plus ma flasque que j’ai sans le moindre doute perdue en même temps que ma chausse gauche déchirée sous le ceinturon et qui laisse voir une profonde plaie.

Le fond de ma gorge exhale un goût ferreux. Après avoir poussé quelques pathétiques râles, ce qui s’apparente à des mots passent enfin mes lèvres. Sans repères, seul avec cette écrasante obscurité, il m’est impossible de dire combien de temps je hurlais de la sorte. Pendant tout ce temps, j’obtiens pour seule réponse le son de ma voix qui me revient en écho.

Épuisé, je finis par m’endormir.

Un bruit sourd me réveille brusquement. Paniqué, noyé dans cette obscurité sans fond, j’en cherche l’origine, en vain. Mes sens embrumés ne me sont d’aucun secours. Le bruit sourd se répète. On dirait quelque chose de lourd qui frappe le sol. Et ça se répète. Je me redresse comme je peux et prête l’oreille. Des pas, j’en suis maintenant convaincu.

Paniqué, malgré la douleur, je tente de me déplacer en tirant sur mes bras et en poussant autant que faire se peut sur mes jambes. Je souffre le martyr, mais je ne peux décemment pas rester en place alors qu’une horreur informe s’approche de moi au cœur de cette nuit éternelle.

Quelque chose que je sens sous mes mains met fin à ma difficile reptation. Palpant les reliefs invisibles, je perçois une surface molle et glacée. Alors que mes doigts dessinent l’image de ce que je ne peux voir, je suis pris d’un nouvel élan d’horreur lorsque je comprends qu’il s’agit des traits d’un visage humain. Horrifié, luttant contre la douleur, je roule sur le flanc pour m’écarter du cadavre décharné.

Un nouveau bruit sourd résonne tout proche. Une lueur orangée trace des ombres dansantes sur les murs de pierre à l’autre extrémité de la salle dans laquelle je me trouve. Quelques secondes plus tard, une ombre encapuchonnée portant un long manteau sombre apparaît dans l’entrée, une torche dans une main, une dague dans l’autre.

Les flammes éclairent enfin la grotte dans laquelle je me trouve. Mes sens ne m’avaient malheureusement pas trompés. Le sol est jonché de cadavres à différents stades de décomposition. Ces formes grotesques sont éparpillées en tas plus ou moins importants répartis sur toute la surface de ces catacombes impies.

L’inconnu s’accroupit, plante sa dague dans le premier cadavre venu puis, sans réaction de la part du mort au visage partiellement arraché, entreprend de fouiller parmi les effets personnels du malheureux. Puis il passe au suivant, plante, fouille, empoche une babiole, ne semblant pas bouleversé le moins du monde par l’horreur qui couvre le sol de cette pièce.

Paralysé et terrifié par cet abominable spectacle, je ne retrouve mes esprits qu’au moment où l’ombre se penche sur moi en brandissant sa lame. Je ne parviens qu’à pousser un gargouillis qui arrête son geste, avant qu’il ne soit trop tard.

Ses pupilles brillantes à la lueur de la torche se rapprochent pour mieux m’observer. L’homme aux sourcils broussailleux écarquille les yeux, marquant sa surprise.

―… me tuez pas, parvins-je à bredouiller.

L’homme dépose sa dague. Il hésite quelques secondes, balaie les environs du regard en s’aidant de sa torche, puis, pour toute réponse, m’expédie un violent coup de poing au visage.

Les flammes disparaissent alors que je sombre une nouvelle fois dans les ténèbres…

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J’écris des histoires, conçois des jeux depuis près de 20 ans et je réalise des courts-métrages. J’ai créé le Suniverse en 2010 pour partager ma passion pour l’imaginaire, mes hobbies et présenter mes différents projets artistiques

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