Prologue

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— Je suis navrée Lord Kerington, mais je me dois d’insister. Je ne puis accéder à votre requête, conclua t-elle respectueusement mais avec un soupçon de fermeté dans la voix.

L’homme qui se tenait face à elle commença à taper de ses gros doigts avec virulence sur la table de marbre. Malgré son habillement de facture fastueux, Lord Kerington n’avait rien pour lui. Gras, il semblait ne jamais cesser de suinter. Conséquemment, l’homme sentait une odeur de renfermé et possédait une chevelure grisonnante huileuse. C’était sans compter le fait que le lord, s’avérait être concupiscent, grossier, quand ce n’était pas vulgaire. Mais il s’agissait d’un noble, doué pour les affaires, à la tête d’une grande industrie d’engins mécaniques. Il était donc riche, il avait donc du pouvoir.

Mademoiselle Nateys avait conscience de tout cela. Même si ce personnage la rebutait, il était un client régulier et la courtisane savait qu’elle devait s’entourer des hommes les plus riches et les plus influents pour continuer à susciter toutes les convoitises. Cependant, il était des choses qu’elle ne saurait accepter et ce malgré le prix que Kerington annonçait. Le lord devint rouge de colère, certes, mais avec un probable mélange de frustration. La courtisane pensa qu’il partirait en fulminant et qu’une autre profiterait de son refus. Mademoiselle Shaïna ou bien Mademoiselle Léandra peut-être… Non certainement Shaïna, son éternelle rivale, pour ceux qui préféraient les femmes entièrement faites de chair et d’os… ce qu’elle n’était pas. Loin de se douter de ce qui allait parvenir, Nateys fit l’une des choses qu’elle savait si bien faire : mentir.

«J’espère sincèrement que cela ne perturbera en rien nos entrevues futures mais il y a…

— Je me fiche bien de nos relations futures voyez-vous ! Comment pouvez-vous me dire non ?! Vous devriez au contraire me dire merci de vous rendre visite, de payer votre protecteur pour que ce dernier vous nourrisse et engage vos domestiques ! Au lieu de ça vous vous octroyez le droit d’être impertinente ?!»

L’énorme lord reprit son souffle tandis que Nateys cherchait à le calmer, ce qui fut vain. Ce dernier, haleta, cracha :

«Nateys… Une Mademoiselle… Ce titre n’est pas pour vous ! Vous êtes plutôt une catin !»

Sur ces mots, le lord renversa la table de marbre. Effrayée par le peu d’énergie que ce geste lui coûta, Nateys recula avant de se rendre compte que, acculée dans un renfoncement de son boudoir, elle venait de se piéger elle-même. Kerington eut alors tôt fait de se jeter sur elle et de la saisir par sa coiffure.

«Même pas un cri de douleur hein ? Pouffa t-il. Vous n’êtes pas assez «humaine» pour cela !»

Il la traîna ensuite derrière lui en direction de la porte d’entrée de la suite. Si des perles lacrymales montaient aux yeux de Nateys, elles n’étaient effectivement pas dues à la douleur mais à l’humiliation. Le lord ouvrit la porte en trombe, la releva avant de l’appuyer violemment contre la balustrade, à la vue de tous les domestiques qui s’affairaient à préparer un repas aux mets délicieux. Lord Kerington, triomphant, s’adressa alors à eux :

«Regardez celle-ci, cette demoiselle qui règne sur le monde de la nuit. Regardez-la celle qui vous donne des ordres et vous méprise. Regardons ensemble jusqu’à quel point elle est inhumaine et méprisez-la à votre tour !»

Sur ces paroles, il lui arracha son corsage et les tissus d’un cache-cœur, laissant apparaître une peau plus translucide sur une partie du cou et de la poitrine. Au-dessous l’on pouvait légèrement distinguer des rouages qui semblaient être reliés à un cœur artificiel lequel battait à un rythme tout à fait normal. Si cet échantillon de son anatomie pouvait rebuter -c’était d’ailleurs pour cela que certains lui préféraient ses rivales- elle était en revanche dotée de capteurs sensoriels pouvant susciter une palettes de perceptions… ayant fait sa réputation et son succès. Or, là, elle vit les regards ébahis de ses domestiques. Certains furent choqués, d’autres railleurs et peu la prirent en pitié.

Trois coups de canne sur le sol. Il était enfin là. Nateys le soupçonnait d’avoir volontairement fait traîner les choses. Un homme grand, svelte, apparut au centre de la pièce. Portant un haut de forme aux larges bords et un manteau lui descendant jusqu’aux pieds et dont le long col, rabattu vers ses tempes, permettait à son visage d’être dissimulé dans l’ombre. Accoutrement dont il usait perpétuellement à cette fin. Il semblait pourtant qu’il était humain mais aimait cultiver le mystère avec goût. Tout le monde à Neora l’appelait Le Protecteur, car Mademoiselle Nateys l’appelait elle-même ainsi. En lui octroyant une partie mécanique, il l’avait sauvé, avait-elle dit. Personne n’avait jamais cherché à en savoir plus. Personne ne s’intéressait à la vie d’une courtisane. Le Protecteur, ainsi, prit la parole :

«Lord Kerington je vous en prie, calmez-vous, dit-il d’une voix douce. Je reconnais que Mademoiselle Nateys a failli à son devoir et cette erreur va très vite être réparée

— J’entends qu’il en soit ainsi ! Rugit Kerington. Je suis celui qui paye !

— Parlons-en. Mademoiselle se montrera aimable et à votre écoute et cela gratuitement ce soir. Vous pourrez ensuite vous restaurez à mes frais et j’espère ainsi que cette affaire sera close, mon cher Lord Kerington.»

L’homme sembla réfléchir quelques instants et regarda Nateys.

«Y renoncer serait dommage… Marché conclu, mais que cela ne se reproduise plus !»

Nateys en avait mal au cœur et pourtant elle se redressa dignement, adressa un sourire mutin à Lord Kerington et l’entraîna à sa suite.

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Rêveuse avant tout et grande amatrice de SFFF sous toutes ses formes. Mon imaginaire prend principalement la forme d’écrits et bientôt de courts-métrages. J’aide aussi à donner corps à celui des autres en faisant de la correction

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